Salons de massage: quand la justice s’emmêle

Salons de massage: quand la justice s’emmêle

Par dans GHI le 26 mars 2008

Daniel Zappelli veut réformer le paiement des chambres en salon de massage. Le Procureur général qualifie d’usure la rémunération au pourcentage. Des patrons de salon à ASPASIE, la mesure fait l’unanimité contre elle.

Les salons de massage, comme on appelle pudiquement les bordels à Genève, pratiquent-ils l’usure vis-à-vis des hôtesses qu’ils hébergent? En d’autres mots, se paient-ils grassement en louant des chambres à des prix surfaits, exploitant la faiblesse de leurs pensionnaires? C’est tout l’enjeu de la lutte sourde que se livrent depuis des mois justice et tenanciers de salons.

100.-/jour

Le procureur général dégaine le premier, le 23 juillet dernier, en émettant une directive intitulée «Usure et autres infractions liées à la prostitution». Daniel Zappelli y impose un forfait de 100 francs par jour et par personne pour la location, accordant quelques dizaines de francs pour les frais. Cette décision fait suite à des cas critiqués d’intervention de la police dans des affaires de sous-locations abusives.

Mais dans le canton, la pratique veut que, pour la mise à disposition des lieux, les prostituées rémunèrent le bailleur sur un pourcentage de leur chiffre d’affaires. La directive Zappelli exclut désormais ce système – très rémunérateur – sous peine d’amende.

Il s’agit de constater s’il y a usure ou non, de savoir si on exploite la faiblesse des filles.JEAN·BERNARD SCHMID, Juge d'instruction
Tollé chez les propriétaires de salons de massages: «Si c’est strictement appliqué, tous les salons vont fermer», affirme l’un d’entre eux qui estime que son bénéfice mensuel serait alors «comparable à ce qu’une caissière obtient en fin de carrière. Au vu du travail et de la réprobation sociale de notre activité, autant laisser tomber».

Salons de massage: la justice s'emmêle

Salons de massage: la justice s’emmêle. DR

Exit la directive

Pas avant de combattre toutefois. Réunis en association, une dizaine de propriétaires de locaux dédiés au sexe mandatent Jacques Barillon. Dans un courrier du 30 octobre à Daniel Zappelli, l’avocat invoque la liberté du commerce et rappelle au passage qu’il n’appartient pas au procureur général de la limiter, mais au Grand Conseil d’édicter une loi en ce sens. Il en profite également pour exhumer une décision du Tribunal fédéral dans laquelle les juges estimaient «qu’une rétrocession de 40% du chiffre d’affaires [ … ] n’était pas critiquable». Le clou juridique semble bien enfoncé. Depuis, plus rien.

Jusqu’à ce lundi 17 mars, où deux douzaines de policiers effectuent une descente au Venusia, rue Rodo et au Cosy Club, rue des Savoises, deux établissements plutôt haut de gamme. Perquisition et embarquement des filles sont rondement menés. Une quinzaine de prostituées sont emmenées au poste, parfois sans ménagement, et les deux salons passés au peigne fin.

Bordels Interdits

CAA La position schizophrène de la Suisse – qui interdit les maisons closes, mais tolère les salons de massage – trouve son origine dans une particularité légale. L’article 195 du code pénal, punit en effet «d’une peine privative de liberté de dix ans au plus ou d’une peine pécuniaire [ … ] celui qui, profitant d’un rapport de dépendance ou dans te but de tirer un avantage patrimonial, aura poussé autrui à se prostituer», mais aussi «celui qui aura porté atteinte à la liberté d’action d’une personne s’adonnant à la prostitution en la surveillant dans ses activités ou en lui en imposant l’endroit, l’heure, la fréquence ou d’autres conditions» et enfin, «celui qui aura maintenu une personne dans la prostitution». Les tenanciers de salons de massage assurent donc qu’ils mettent à disposition leurs installations librement et contre rétribution.

Changement subtil

La directive, encore? «Ce n’est pas le but», plaide désormais Jean-Bernard Schmid, le juge d’instruction chargé de l’affaire. «Il s’agit de constater s’il y a usure ou non, de savoir si on exploite la faiblesse des filles. La prostitution est souvent exercée par des personnes relativement fragiles dont la situation personnelle n’est pas très aisée. La protection du public est également en jeu», continue M. Schmid qui mentionne l’hygiène, le spectre du sida et d’autres maladies sexuellement transmissibles. Il s’agit donc désormais d’une enquête ouverte par le parquet. Exit la directive juridiquement contestée.

Pas tout à fait pourtant. A écouter les jeunes femmes entendues par la police, «tout tournait autour des 120 francs par jour» (lire ci-dessous). Pour Olivia, hôtesse au Venusia, «à aucun moment on ne nous a parlé d’hygiène ou de contrainte. Leur rengaine, c’était on cherche des personnes qui ne respectent pas la directive», Visiblement, le subtil changement opéré par la justice a plus de mal à passer du côté de la police.

Ciblée?

Une modification compréhensible face à un texte qui fait l’unanimité contre lui. Même ASPASIE, l’association qui défend les travailleurs du sexe, estime que le paiement au pourcentage «se pratique dans la majorité des salons avec l’accord des personnes prostituées qui préfèrent en règle générale ce procédé plutôt qu’une taxe fixe.» Par la même occasion, ASPASIE renvoie dos à dos justice et législatif en préconisant la création d’un organisme d’autorégulation qui contraindrait les tenanciers de salons à «respecter des règles minimales». Un objectif que résume la patronne d’un salon coté de la place: «Nous sommes ici pour donner des lettres de noblesse à notre corporation.

Ainsi si les acteurs les plus sérieux du milieu semblent pouvoir se mettre d’accord, l’action de la justice semble, elle, s’être trompée de cible.

Salons de massage: la justice s'emmêle.TV sur place

CAA Lundi 17 mars, autour de 14 h 30, une équipe de reportage de ta Télévision romande était en train de tourner un sujet au Vénusia pour l’émission TTC lorsqu’une douzaine de policiers, le juge Schmid, sa greffière et le chef de la brigade des mœurs ont débarqué pour une perquisition musclée. On se réjouit de voir le reportage qu’en auront tiré nos confrères.

OLIVIA
«Je préfère donner plus pour recevoir plus»

«Je ne trouve pas que le paiement au pourcentage soit disproportionné». Elle a choisi de s’appeler Lola et, à 25 ans, elle a «déjà fait quelques salons avant le Cosy Club. Souvent, on gagne moins pour une hygiène déplorable et un confort digne du tiers-monde. Ici, c’est le haut de gamme.» Pour la jeune femme, «la propreté, le cadre, l’ambiance et la sécurité justifient largement ce prix. Le prix? C’est 40% de ses gains à reverser à la tenancière qui assure également «une certaine tenue de la clientèle».

Salons de massage: la justice s'emmêle.

Les filles elles-mêmes ne veulent pas de ce changement. DR

L’enfer

Même son de cloche pour Olivia, 23 ans, étudiante et hôtesse au Venusia. «Moi, je préfère donner plus pour recevoir plus. L’hygiène c’est souvent le dernier des soucis des salons, alors que ça devrait être le minimum. C’est ce que j’ai trouvé ici. Un plus qui se paie 67 francs la première demi-heure avec un client, 121 francs pour une heure.

«Mais je profite de conditions que je ne trouve nulle part ailleurs», enchaîne Sandy, sa collègue de 22 ans. «Bien sûr, certaines doivent se dire qu’elles paient trop et que 100 ou 120.- par jour ce serait une aubaine, mais je ne pense pas qu’elles soient majoritaires.»

«Il faut compter les frais, les factures, la publicité et. .. l’ambiance», renchérit Karen, 22 ans, ancienne aide soignante en EMS. «Ici j’ai l’impression de faire un travail normal, d’aller au bureau. Dans d’autres salons, c’est l’enfer rien qu’à l’idée de se lever pour aller bosser.»

Surprises

«Oui, reprend Olivia, je fais ce travail depuis deux ans et les endroits insalubres, je connais. Je sais aussi ce que c’est de voir des filles piégées dans un salon parce qu’elles doivent de l’argent. J’ai de la chance d’être ici.»

Toutes en sont persuadées, les forces de l’ordre ont bien mal choisi leurs salons lors de la perquisition du 17 mars: «Il y en a d’autres dans lesquels ils auraient eu de grosses surprises.»

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One thought on “Salons de massage: quand la justice s’emmêle

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